Mon projet consiste à tracer des lignes sur une carte routière et à parcourir les routes réelles auxquelles ces lignes réfèrent. Suite à ces parcours, je construit une installation constituée d’éléments trouvés, d’impressions, de souvenirs de parcours. Cette installation est mon plan personnel, vérifié, expérimenté, tout aussi absurde.
Je n’ai pas pu mener à terme mon exploration vélo du 27 janvier dernier. J’ai roulé dans le froid, la pluie puis la neige et la noirceur sur la haute route enneigée de Badenweiler. J’ai dû revenir le lendemain à Bâle. Pour les semaines froides, je laisserai le vélo au studio et concentrerai mes parcours à une dizaine de km de Bâle.
Le 14 février j’ai enfin entrepris un segment du parcours bleu (nord). Je me suis rendue au point exact où passe l’axe à 8 km au nord de mon atelier. J’ai pris un bus jusqu’à une zone de grandes surfaces en bord d’autoroute, marché environ 1 km, passé un viaduc pour atteindre l’orée du village de Eimeldingen. Mon point de départ: un champs derrière des résidences. La ville ici semble loin, c’est la campagne, quoique civilisée. En Europe, il y a toujours de la civilisation à distance de marche.
Des rangées d’arbres bordent des ruisseaux qui délimitent des lots de terres à cultures. Où je me trouve, les champs, alternent avec les zones résidentielles et commerciales. On passe de l’une à l’autre en quelques pas. Ce sentier qui passe derrière les résidence divise, d’un côté les habitations rassemblées, de l’autre des champs enneigés.
Je croise une dame qui promène son chien. J’hésite déjà à installer un premier ruban bleu, j’attends que la dame soit un peu éloignée. Ici aussi la sphère publique conventionne: j’interprète que ma présence puisse être singulière à l’observateur local: je ne suis pas en promenade ordinaire, je ne suis pas là pour prendre l’air, je ne suis pas chez moi, je ne promène pas mon chien et je ne fait pas de jogging. Je suis ici pour observer, explorer, pour prélever et peut-être aussi m’approprier quelque chose puisque je laisserai une trace avec mes rubans bleus. Les chiens s’approprient les lieux en urinant. Contrairement au tag, j’admets que ma trace disparaisse, elle est facile à retirer et n’est pas permanente. J’essaie quand même d’être un peu discrète en installant mon ruban pour ne pas trop y attirer l’attention. J’ai l’air hésitante, indécise, suspecte.
Avec cette mission, mes sens sont aussi plus éveillés, tout est plus intéressant. Je devrai marcher 11km de sentiers, de trottoirs et détours imposées par le tracé des routes et pourtant j’avance tellement vite. Un parcours similaire il y a deux semaines fut tellement long lorsque je subissais le froid et la seule envie d’arriver chez moi.
Sur une carte, ma route est dessinée sur un axe nord précis et ici sur les lieux, je découvre à quoi riment ces lignes et formes sur du papier, et que là où je marche n’a rien à voir avec ma cartographie. Il est absurde de parler d’erreurs d’indications, d’interprétation, puisqu’il n’y a pas de dimension à vérifier sur mon plan. Je peux appliquer cette carte à n’importe quel lieu puisqu’elle n’est qu’une partition en symbole. Autrement dit, si je change d’instrument, c’est à dire d’emplacement pour cet exercice, cela peut encore fonctionner. Tout de même parce que j’ ai accepté la conventionne de cette carte, elle m’a permis de trouver cet endroit. Je dois absolument – aveuglément, avoir la foi de – croire qu’elle m’a mené à exactement 8 km en direction nord, en latitude et longitude, de mon point de départ qui est mon studio de travail à Bâle. C’est avec ces conventions que je pourrai et devrai réaliser mon projet.
J’ai installé le premier ruban, le 60ième, et j’avance selon mon plan. Je passe par la zone résidentielle de l’Haltinger Weg. Je suis déjà repérée. Une petite fille me crie quelque chose que je ne comprend pas par la porte entrouverte puis referme en rigolant. Ici les maisons sont jolies avec cette neige, les gens conservent du bois pour le foyer. Quelques pas plus loin, c’est la circulation automobile. Les voitures encerclent un autel des Grands Canards d’Aluminium. L’horizon s’arrête aux premières collines de la Forêt Noire toute proche.
Im Rebacker Weg longe une zone commerciale: surfaces Hornbach, Aldi.. Derrière un hôtel en bordure de l’autoroute, une installation de jeu en bois, désaffecté: plateformes, filet, poutres. Mon chemin s’avance ensuite dans un champ.
Ce papier absurde qui me guide est rassurant. Il me donne simplement une raison d’aller plus avant et la possibilité de revenir sur mes pas.
Une chose qui m’a bien servi en voyageant à vélo: un repère qui ne trompe jamais est la voie ferrée. Les routes sont multiples, similaires, et plusieurs peuvent mener à bon port par toutes sortes de circonvolutions. La voie ferrée est la seule qui soit directe. La route s’y conformera. Ici, je longe la voie ferrée, celle qui de Bâle relie au nord les villes allemandes du Haut Rhin. Tout mon itinéraire suit cette voie. Elle est ici ma compagne de route et mon amie. Je la traverse à quelques reprises. Elle marque un changement de zone. D’un côté il y a les champs, de l’autre des résidences ou alors une zone industrielle et de l’autre, un quartier achalandé de commerces et de gens. Comme si elle avait été là avant tous les autres.
Bromenackerweg contourne un quartier résidentiel. Encore ici, un sentier borde la périphérie de résidences regroupées entre elles. De l’autre côté sont les champs, des arbres rangés. Campagne domptée.
Je cherche où légitimement installer mon ruban bleu. Je préfère les endroits visibles mais que l’on oublieraient. Près d’une école n’est pas une bonne idée, ou peut-être que oui. Auparavant, j’étais dans les champs, ici je croise plusieurs personnes, il y a de l’activité: des vélos, des enfants, des gens se déplacent. Mais déjà à droite sur Heldelinger Strasse, je sors de l’activité. J’installe le ruban 51 à un arbre, et je prends le champ.. Déjà 10 rubans derrière moi. Je n’arrive pas à calculer ma distance, je calcule en nombre de rubans. Les flocons sont suspendus, la neige couvre le champ et le sentier. Beaucoup de gens ont déjà laissé leurs traces. Je croise un monsieur qui me reluque, je dois avoir une drôle de tronche. Tout m’est objet de curiosité, j’ai l’air un peu extraterrestre. C’est que je le suis, personne ne le sais. Je viens d’ailleurs, je comprends à peine le dialecte, ma mission est martienne parmi les terrestres.
Je croise trois personnes sur une dizaine de rubans. Au bout du champ, un escalier descend jusque’à une route. J’attache le ruban 48 au dessus d’un ruisseau. Sur Rebgartenweg, j’arrive à l’atelier Harley Davidson. «Work in Progress» en façade, mais oui, parfaitement. Je ramasse un vieux CD de Noël, une canette de bière aplatie.
À gauche sur Lustgartenstrasse. Je passe sous un viaduc, hésite à obliquer sur un sentier qui me ramène là où j’escompte, rue Lustengarten. Je cueille des ballons séchés à une grille et attache un ruban. Devant, des rangées de camions de transport de marchandises sont arrêtés à un poste de contrôle. Nous sommes à un ou deux kilomètres d’une des douanes nombreuses dans ce secteur. J’ai de la difficulté à dénicher la petite rue Weid. Je marche dans les buissons. J’arrive tel qu’indiqué à un escalier pour rejoindre le pont de la liberté: Friedensbrücke, ruban 40. Je repasse au dessus de ma voie ferrée et suis toujours en Allemagne. J’étais libre, je le suis encore. Je redeviens terrienne: je vais à la banque, je fais des courses au magasin Alnatura, je me réchauffe. Et il fait encore jour lorsque je sort du magasin bio.
Je reprends mes outils: appareil photo, marqueur, rubans bleus, brocheuse, carte. Je me bat avec mon sac en bandoulière. La prochaine fois, j’aurai un tablier où chacun de ces outil aura une place à portée de main.
Je contourne le centre d’achat et prends la Basler Strasse, 
la route qui m’a emmenée en autobus jusqu’à 1km de mon point de départ. Le jour est plus sombre. J’installe 7 rubans avant la Suisse. De ce côté-ci, nous sommes à Weil am Rhein. En voici le symbole. Elle est jointe à St-Louis en France et à Bâle en Suisse, et qui fait partie du coin de trois pays Dreiländereck. C’est aussi dans ici que se trouve le musée de design Vitra. Le long se trouvent de grandes et petites sculptures..
Voir les danseuses juste avant la Suisse n’est pas un spectacle culturel, mais universel. Au poste de Lacolle au Québec ce serait le même. À côté, un resto chinois. J’installe le ruban 33 et me dirige vers la Suisse. Les douaniers sont occupés avec les automobilistes. Ma tâche n’est pas entravée, j’observe tout et collecte, photographie, m’attarde. Ici, on ne me voit plus.
Bâle est une ville de fontaine, c’est ce que Ruth m’a dit à mon arrivée. Déjà en voilà une. Elles ont toujours un attrait. D’ailleurs pourquoi installer une fontaine ordinaire ou laide?
J’installe mon premier ruban bleu en Suisse, ruban 32. J’en suis en principe à la moitié de ma route mais dans les faits, j’ai marché les deux tiers de mon parcours. J’aurais pu installer plus de rubans. J’ai calculé 60 rubans jusqu’à mon arrivée au pivot, à l’atelier.
Maintenant, j’arrive véritablement à Bâle. Les piliers se croisent au dessus de ma tête, les bernard-l’ermite reviennent chez eux. Les routes sont trop enchevêtrées serré pour laisser place à quoi que ce soit d’humain même si tout cela est issus de l’humanité. Il est 5hpm. Il y a un regain de luminosité. Sous les viaducs se croisent les autoroutes souterraines, les sentiers, les pistes cyclables et la voie ferrée toujours là passe maintenant au-dessus de moi. Nous nous sommes enlacées sur 9 km. Je passe le Wiesendamm, (le canal de Wiesen) et suis la piste cyclable. La sculpture d’acier fait l’éloge de batifolages de voie ferrée. J’avance dans un désert de béton consacré au transport, aux entrepôts, aux graffitis. Un îlot de vie s’est installé dans ce désert, un refuge. Mais le cirque a laissé en place ses affaires pour aller vaquer à des obligations. Il neige doucement. En temps et lieu, des boites de nuit érigent ici leur pignon sur rue..




Au bout de cette Erlenmattstrasse, Bâle commence pour de vrai: rues, trams, cafés, restaurants, gens, trottoirs. Au coin de Mattenstrasse, il fait noir définitivement. J’avance sur Peter Rot Strasse, installe le ruban 20 sur un banc dans un parc. Il me reste quelques mètres et j’ai le tiers de mes rubans encore en main. Ma route approche du Rhin, je ne sais pas si je pourrai traverser le fleuve à ce moment de l’année et à cette heure. Au ruban 17, des jeunes garçons marchent vers moi et hésitent à ma hauteur, ils dissimulent quelque chose. Ils portent des bouquets: C’EST LA SAINT-VALENTIN! Aujourd’hui je n’ai pas pensé à ça. On en parle en Suisse comme au Québec pourtant. Les garçons derrière moi reviennent en courant, les mains vides, ils ont déposé leur surprise. À qui? La petite amie? La maman? La Grand-Maman? Certainement pas l’institutrice..
Je marche sur Allemanengasse. Les jolies maisons à l’approche du Rhin contrastent avec le béton en bordure de ville. Au 15ième ruban, je suis au quai du bateau-traversier. Il ne traversera pas ce soir. Seulement les samedis-dimanches et belles journées, avant 5h de janvier à mars. Je devrai reprendre le parcours ici pour le poursuivre jusqu’à l’atelier.
Reprise le 16 février
Le soleil apparaît. Il ne fait pas trop froid. Je me demande si le bac passe et décide d’aller voir si je traverserai aujourd’hui. Je dois me rendre sur la rive apposée, reprendre là où deux soirs plus tôt, je n’ai pas pu passer.
Le bac passe! Je courre un peu et prépare mon 14ième ruban. J’espère le laisser au passeur, lui expliquer mon projet, le convaincre de garder mon ruban sur son bateau. Mon 15ième ruban a disparu. J’en mets un nouveau. Sur le bac, le passeur comprend mes explications et accepte de garder mon petit ruban bleu avec le logo jaune et le numéro 14 (j’ai prévu ne pas tomber ici sur le 13). Il le gardera tant que possible. Merci monsieur le passeur!
De l’autre côté, je suis à 100 mètres de chez moi. 13 rubans. Je connais le coin, les rubans seront ici vites repérés. Les murs sont proprets, le joli quartier des musées ne laisse rien en friches. Mes rubans ne feront pas vieux vinyle ici, avec chance au plus trois jours. J’arrive au pivot, il me reste 5 rubans. Ils sont installés à la porte. Un concentré de traces. Le ruban 1 est chez moi.




























